Dental Tribune France

Dysesthésie occlusale — Une ligne directrice clinique

By Bruno Imhoff
October 08, 2020

La première description de la dysesthésie occlusale (DO) a été faite en 1976 par Marbach, qui a inventé l’expression ≪ morsure fantôme ≫.1 Le libellé courant utilisé aujourd’hui, ≪ dysesthésie occlusal ≫ a été proposé par Clark en 1997.2 Le diagnostic et la prise en charge de patients atteints de DO demeure un problème majeur des patients comme des professionnels de la santé. C’est pourquoi un groupe d’experts de la Société allemande pour le diagnostic et la thérapie fonctionnels (DGFDT) a élaboré la présente ligne directrice clinique. La finalisation de la ligne directrice a été réalisée en coopération avec la Société allemande de dentisterie prothétique et des biomatériaux, la Société de psychologie et médecine psychosomatique (Société allemande de médecine dentaire et orale), et la Société allemande contre la douleur (branche allemande de l’IASP – International Association for the Study of Pain).

La présente ligne directrice concerne les adultes. Elle est destinée à apporter une meilleure compréhension de la DO et à faciliter l’identification et la prise en charge des patients qui en sont atteints. Elle devrait améliorer la qualité des soins en permettant le choix d’approches factuelles et en écartant les solutions ne correspondant pas à l’objectif thérapeutique. Cette ligne directrice a été développée conformément aux règles de l’Association des sociétés médicales scientifiques d’Allemagne (Arbeitsgemeinschaft der Wissenschaftlichen Medizinischen Fachgesellschaften), qui est la branche allemande du Conseil des organisations internationales des sciences médicales (CIOMS).1 À notre connaissance, elle représente la première ligne directrice qui n’ait jamais été publiée à propos de la DO.

2 Méthodes

Des recherches par des méthodes informatisées ont été réalisées en septembre 2018 dans les bases de données électroniques de PubMed, Cochrane Bibliothèque et Google Scholar, ainsi que dans les archives de revues spécialisées non reprises dans ces bases (Tableau 1).

Tableau 1 : Résultats des recherches dans les bases de données, 76 articles différents ont été identifiés. Aucun résultat pertinent supplémentaire n’a été trouvé au moyen des clés de recherche allemandes. Un seul article en langue allemande a été identifié par le biais d’une recherche manuelle.

 

Ce travail a été complété par des recherches manuelles dans les listes de référence des articles identifies. Soixante-dix-sept articles ont été sélectionnés et n’ont été évalués que s’ils étaient disponibles sous forme de texte intégral. Ils ont été classés par niveau de preuve (Tableau 2) et les auteurs en ont discuté le classement selon le niveau de preuve des articles choisis, à respecter le modèle proposé par le CEBM (Center for Evidence-Based Medicine) d’Oxford.1 Le résultat global représente le consensus établi entre les experts.

Tableau 2 : Niveau de preuve concernant 33 articles ayant directement trait à la dysesthésie occlusale.

3 Définition

Dans la dysesthésie occlusale, les contacts dentaires qui ne sont cliniquement ni prématurés ni associés â d’autres troubles (touchant p. ex. les tissus parodontaux, la pulpe dentaire, les muscles masticateurs ou l’articulation temporo-mandibulaire4–8) sont ressentis constamment (plus de six mois) comme une sensation inconfortable ou désagréable.

Les résultats cliniques n’ont aucun rapport reconnaissable avec le type et l’intensité des troubles signalés. Les patients atteints souffrent d’un profond stress psychologique et psychosocial.9, 10

4 Caractéristiques cliniques

Les patients atteints se plaignent d’une gêne occlusale.7 Cette obsession de leur occlusion reflète leur propre état de santé.6 Ils ressentent la DO comme une dégradation continue de leur bien-être oral ou même physique,7, 9 car ce syndrome s’accompagne fréquemment d’autres troubles somatiques indifférenciés que les patients relient souvent aux perceptions désagréables des contacts dentaires.7, 11

La dysesthésie occlusale est uniquement perçue en état de veille.7 Elle peut apparaitre seule ou, plus fréquemment sous forme d’une comorbidité liée à des troubles cranio-mandibulaires (TCM).2, 4–6, 12–15 Les patients atteints de dysesthésie occlusale sont régulièrement sujets à un stress psychosocial, sont moins aptes à s’adapter aux modifications de leurs dents et ont souvent reçu un diagnostic de dépression, de troubles anxieux ou de troubles somatiques liés au stress et touchant d’autres parties de leur organisme.5, 6, 9, 11, 12, 16 Leur vie quotidienne est marquée par une perturbation affective persistante (plus de six mois). Ils sont sujets à un stress cognitif (préoccupation excessive de la signification de leurs symptômes), affectif (niveaux élevés d’anxiété) ou comportemental (temps excessif requis pour traiter leur occlusion).17 La DO répond aux critères d’un ≪ trouble somatoforme indifférencié ≫ (code 300.82 )18–21 conformément aux critères établis dans la 5e Edition du Manuel diagnostiqué et statistique des troubles mentaux (DSM-5).

Selon la littérature, la plupart des patients faisaient face à une phase particulièrement éprouvante de leur vie à l’époque des premiers signes de la DO et ils suivaient un traitement dentaire concomitant.22–24 Les manifestations du syndrome sont toutefois indépendantes du type et de l’intensité du traitement dentaire. En ce qui concerne l’occlusion, son évaluation a été au centre de près de la moitié des réflexions des experts concernés, en particulier par rapport à la survenue d’autres troubles (indifférenciés) susceptibles d’avoir été induits par le problème occlusal.25 La DO a été associée à des extractions dentaires, à de simples obturations et à divers traitements poussés de restauration.23 Les facteurs déterminants sont le degré d’attention que les patients portent à l’occlusion, qu’ils perçoivent comme un élément perturbateur, et le développement d’une hypersensibilité occlusale présumée ou réelle.23

La dysesthésie occlusale donne lieu à des options thérapeutiques variées et complexes, à un cout disproportionnellement élevé.9 De nombreux patients ont une longue histoire de changements fréquents de praticiens et d’échecs de traitement occlusal.

Ils déclarent avoir ≪ perdu ≫ leurs contacts dentaires et aspirent à une occlusion ≪ idéale ≫.1, 4, 6, 9, 15, 21, 26–28 Les plaintes représentent souvent un élément central du vécu des patients atteints de DO. Ils sont extrêmement préoccupés par leur syndrome et partagent facilement leurs pensées avec leur entourage. Ils s’accrochent à leurs explications personnelles des troubles somatiques, à savoir que leurs contacts dentaires sont les seuls responsables de leur souffrance.

Ils veulent donc un changement de ces contacts et le demandent parfois avec véhémence et force details.7, 9 Pour les praticiens, il est difficile de ne pas répondre à ces demandes.

Les deux libelles, DATM et TCM, comprennent la douleur temporo-mandibulaire (c.-a-d. la douleur dans les muscles masticateurs et/ou les articulations temporo-mandibulaires) et le dysfonctionnement des muscles masticateurs et des articulations temporo-mandibulaires.28

La littérature décrit des cas ou des traitements ont été réalisés en l’absence de résultats dentaires objectifs mais simplement à la demande des patients. Ces interventions et leurs possibles conséquences (p. ex. une aggravation du problème) sont susceptibles de mener ultérieurement à des litiges entre le patient et le praticien.7, 9 Une caractéristique principale de la DO est le sentiment d’inutilité que ressentent les patients vis-à-vis de traitements occlusaux qui seraient sinon efficaces.

Au contraire, ces interventions peuvent même mener à une exacerbation des symptômes, même si les traitements dentaires ont été réalisés dans les règles de l’art.7, 9, 16 Un diagnostic différentiel qui tient compte de la possibilité d’une interférence occlusale (voir ci-dessous) s’avère particulièrement important dans ce cas. Les chirurgiens-dentistes ont souvent l’impression que leur interaction avec le patient à un aspect plutôt aggravant, car leur relation avec le patient est marquée par un sentiment de doute mutuel.

Généralement, un ajustement occlusal commence par soulager les symptômes, mais, après quelques semaines, il peut très bien mener à l’impression d’un effet inverse au résultat attendu. La charge émotionnelle qui pèse sur le praticien s’accroit avec la durée du traitement et se double d’un sentiment de frustration et d’épuisement chez le patient qui a souvent été le premier à demander le traitement, ou tout au moins à l’encourager.

Considérés dans leur ensemble, ces résultats indiquent clairement la présence d’un trouble somatoforme.29

5 Épidémiologie

Aucune information épidémiologique sur la prévalence de la DO n’a été trouvée dans la littérature. Selon le peu de données disponibles, l’âge moyen des patients atteints de DO est de 52 } 11 ans. Les femmes sont touchées cinq fois plus que les hommes.5, 7, 8 On estime que le trouble apparait vers l’âge de 45 ans en moyenne (intervalle de confiance a 95 % : 32–59 ans).5, 9 Selon les données actuelles, seuls les adultes sont concernés7 et, de fait, aucun rapport de cas d’enfants où d’adolescents n’a été identifié lors de nos recherches dans la littérature. Une étude de terrain menée par dix spécialistes dans des cabinets prives en Allemagne a indiqué que neuf patients atteints de TCM, sur 1 041 examinés entre février 2014 et janvier 2015, répondaient aux critères de DO.12 En règle générale, la DO est associée à un stress psychologique lui-même lié à une dépression, à un trouble obsessionnel-compulsif, a d’autres troubles somatoformes et anxieux, à un trouble de la personnalité ou à d’autres maladies mentales.5, 7, 12, 30, 31

6 Étiologie

Les éléments suivants ont été envisagés comme facteurs étiologiques de la DO :5, 10, 32

1 Influences psychopathologiques.

2 Neuroplasticité et phénomènes fantômes.

3 Modification des stimuli proprioceptifs et de leur transmission.

Toutefois, l’étiologie exacte n’est pas encore suffisamment comprise. Des tentatives trop fréquentes de modification de l’occlusion visant à traiter des troubles indifférenciés peuvent contribuer à un processus iatrogène de développement d’une DO.6 Généralement, les gens ne sont pas conscients de leur occlusion,23 contrairement aux patients atteints de DO qui le sont certainement.

Il a été avancé que les stimuli centraux sont traités différemment chez ces patients.23, 33, 34 Le problème peut se manifester de lui-même, notamment chez les patients qui se concentrent sciemment sur la perception de leurs contacts dentaires.35 Les modifications de l’occlusion mènent à un changement subconscient de la neuroplasticité cérébrale. Si les patients commencent à attribuer une signification affective négative à ce processus d’ajustement, ils risquent de développer un trouble somatoforme et par conséquent une DO.23

L’interprétation proprioceptive de l’occlusion s’effectue selon un processus subconscient et réflexif qui repose sur une évaluation de signaux corporels (inconnus). ≪ Une attention excessive au corps (c.-à-d. une hypervigilance vis-á-vis des sensations corporelles) et une fixation sélective sur les sensations détectées augmentent la perception des sensations somatiques ≫.23

La dysesthésie occlusale commence souvent avec un traitement dentaire, mais elle peut aussi apparaitre seule, sans cause discernable.8, 24 Contrairement á la croyance populaire, les études n’ont montré aucune différence statistiquement significative dans la perception tactile de l’occlusion. La moyenne était de 8 à 13 μm chez les patients atteints de DO (équivalant à l’épaisseur d’une feuille de Shimstock) et de 14–15 μm chez des sujets sains sans DO.26, 36, 37 Ce résultat souligne le rôle important de l’interprétations des signaux par rapport à leur intensité.

4, 7, 23 Il a été avancé qu’une fréquence plus élevée des contacts dentaires pouvait contribuer au syndrome en raison d’une stimulation excessive des mécanorécepteurs desmodontaux (de type Ruffini).38 Dans la pratique clinique, certains patients atteints de DO peuvent être hypersensibles aux contacts occlusaux et les percevoir bien en deca des valeurs annoncées de 8 à 13 μm.39, 40

Si dans cette situation, les praticiens procèdent à des ajustements (répétitifs) de l’occlusion, cette intervention peut renforcer chez les patients le sentiment que leurs contacts dentaires sont responsables des symptômes qu’ils considèrent comme physiques de par nature. ≪ Les chirurgiens-dentistes persistent dans leur erreur de cibler l’occlusion dans le souci d’ajuster les contacts dentaires lorsqu’un patient présente une douleur concomitante, un dysfonctionnement de l’ATM et une modification occlusale.6 ≫

7 Processus diagnostique

Le syndrome de dysesthésie occlusale correspond à une perception permanente de contacts dentaires inconfortables ou déplaisants. Les observations cliniques relatives à l’occlusion n’ont aucun lien apparent avec le type et l’intensité des troubles signalés. Les patients affectés souffrent d’un profond stress psychosocial.9, 10, 24 Les patients atteints de dysesthésie occlusale signalent souvent que de nombreux praticiens ont tenté en vain de parvenir à un ≪ ajustement raisonnable ≫ de leur occlusion.9, 24 Si les patients pouvaient au moins consulter le praticien avec d’anciens moulages ou même des articulateurs pour expliquer leurs problèmes !1, 7, 9, 24

Les observations suivantes peuvent être des indicateurs de la présence d’une DO :

  • Il y a eu des ajustements répétés mais sans succès de l’occlusion.6, 7, 10, 15, 41
  • Il existe une divergence entre les résultats occlusaux et la sensation subjective du patient. 6, 7, 10, 15, 41
  • Le patient rend son occlusion responsable de ses troubles indéfinissables.6, 7, 10
  • Le patient décrit son problème avec force détails, parfois même à l’aide de termes médicaux ou dentaires.7, 10
  • Le patient a un sentiment très négatif vis-à-vis de ses praticiens précédents et simultanément des attentes immodérées du traitement de son ou de ses nouveaux praticiens. 7, 10, 42

Si un traitement occlusal est réalisé, il se traduit généralement par un nombre excessif de visites ne comportant qu’une modification mineure des faces occlusales ou des contentions.9, 24 La procédure structurée décrite ci-dessous est généralement recommandée pour le processus de diagnostic.

Tout trouble physique supplémentaire ainsi que tout aspect personnel et social doivent faire l’objet d’une anamnèse dès le début et parallèlement à l’examen dentaire.9, 43 L’occlusion doit être vérifiée par des méthodes cliniques appropriées. Les résultats doivent être interprétés sur la base de diagnostics différentiels incluant notamment un trouble craniomandibulaire,44 ainsi que de possibles interférences occlusales, une maladie parodontale et des affections pulpaires. Les indications de cofacteurs de la DO, tels que l’anxiété/l’angoisse, les humeurs dépressives/la dépression, le stress affectif, la somatisation et la chronicisation,5, 9, 45, 46 peuvent être estimes à l’aide de questionnaires adaptés. Après l’évaluation de ces questionnaires, les résultats doivent être examinés avec le patient. A cet effet, on utilise souvent les questionnaires suivants :

  • Difficultés dues à la douleur pour effectuer les activités quotidiennes: GCPS47, 48
  • Anxiété, dépression : HADS,49 PHQ-4,50 DASS51, 52
  • Stress affectif : SRRS,53, 54 THAT,51, 52 DASS51, 52
  • Somatisation : BL-R/BL-R’,55 SSS-856
  • Localisation de la douleur : dessins sur un schéma du corps entier57 de toutes les zones douloureuses existantes.

La détermination des affections psychiques ou psychiatriques par les diagnostics appropriés selon la classification ICD-10/ICD-11 ou DSM-5 ne relève pas des compétences du chirurgien-dentiste et ne doit être effectuée que par un spécialiste.

8 Diagnostic différentiel : Dysesthésie occlusale

Des pathologies caractérisées par des signes cliniques similaires doivent être envisagées lors du diagnostic différentiel de la DO. Si les patients se plaignent d’une gêne occlusale ou déclarent que leurs ≪ contacts dentaires ne sont plus corrects ≫, cet aspect seul ne répond pas aux critères diagnostiqués de la DO mentionnés précédemment.

Les interférences des contacts dentaires en occlusion statique ou dynamique, que le chirurgien-dentiste peut vérifier objectivement (≪ malocclusion ≫), doivent être exclues systématiquement du diagnostic par la prise de mesures correctrices standard.

Une malocclusion peut avoir une origine dentaire, musculaire, articulaire ou squelettique.

Elle se voit souvent dans la pratique dentaire quotidienne et peut se remarquer dans une situation statique ou dynamique. Elle peut apparaitre avec ou sans traitement dentaire préalable, avoir des durées différentes et être associée à d’autres troubles. Si cela est nécessaire, une malocclusion peut être prise en charge par des traitements dentaires classiques. Il est possible de déterminer une malocclusion au moyen de feuilles de contrôle occlusal ou d’autres instruments de diagnostic, et de parvenir à un ajustement grâce à des mesures correctrices spécifiques (soustractives, additives, fonctionnelles, orthodontiques ou chirurgicales).

Un changement de posture de la tête, du tronc, de la tension des muscles masticateurs permettra de modifier l’occlusion. Ces modifications sont physiologiques et ne requièrent aucune intervention.10, 58

Dans la pratique clinique, on observe des formes mixtes. Celles-ci surviennent chez des patients atteints de DO qui présentent une malocclusion concomitante. Dans ces cas, la DO sera généralement le syndrome qui guide les actes du praticien.

9 Prise en charge

9.1 Généralités

Le seul objectif de la prise en charge de la DO est l’amélioration de la qualité de vie liée à la santé bucco-dentaire. La désobsession et l’acceptation sont les concepts clés entrant dans la prise en charge des patients atteints de DO.32, 59, 60

Il existe des études de cas, des séries de cas et des rapports de spécialistes sur la prise en charge de la DO mais aucune publication décrivant les résultats d’essais cliniques contrôlés. Etant donné le nombre limité de données disponibles, les recommandations thérapeutiques de cette ligne directrice doivent être considérées comme le résultat d’un consensus d’experts.

Comme avec tous les troubles physiques fonctionnels,61 la première démarche d’un patient est de bâtir une relation de confiance avec le praticien car une relation empathique entre les deux parties facilite l’acceptation d’un traitement multimodal.62, 63 Pour le praticien, le préalable fondamental à la réussite de tout traitement est de prendre son patient avec le plus grand serieux.32, 61

Les informations anamnestiques relatives aux troubles affectant l’ensemble du corps, prenant en compte les aspects personnels et sociaux,61 constitueront généralement les points de départ des interventions thérapeutiques subséquentes. Il convient d’éviter les confrontations, même si les patients et leurs interprétations (erronées) de la situation sont parfois perçues comme des provocations. 6, 10, 61 Il est important de donner régulièrement aux patients des conseils sur des alternatives à leurs interprétations habituelles, des alternatives qu’ils peuvent adopter au cours de tout leur traitement.6, 9, 61

9.2 Conseils et informations pour le patient

Des conseils et des informations sur la nature du syndrome sont au centre des soins bucco-dentaires (≪ thérapie informative ≫).

Dans la mesure ou la perception subjective du patient découle fondamentalement d’un processus d’inadaptation vis-à-vis d’une situation stressante de la vie, il est important de lui offrir un soutien psychologique ou psychiatrique. L’objectif thérapeutique doit viser à favoriser une évaluation adéquate du signal des contacts dentaires chez les patients. 28, 32 Ils doivent être incités à éviter tout contact dentaire inutile chaque fois qu’ils le peuvent.32, 64 Ils doivent également savoir que leur perception permanente des contacts dentaires n’a aucun lien avec les contacts eux-mêmes mais résulte d’un traitement (central) du signal.
Un traitement concomitant à court terme au moyen d’un appareil buccal a pour but de diminuer les stimuli,4, 5, 27, 65 et l’intention thérapeutique est de détourner l’attention des patients de la perception des contacts dentaires. L’ appareil peut également contribuer au contrôle des forces musculaires induites par le nombre excessif de contacts dentaires. Toutefois, l’utilisation de gouttières occlusales ou de contentions buccales dans le cadre de la DO est controversée, notamment parce qu’elles peuvent accroitre l’attention des patients sur leur occlusion. Certains groupes d’investigateurs déconseillent donc l’utilisation de ces appareils.7

9.3 Relaxation et psychothérapie

La rétroaction biologique EMG peut s’avérer un traitement complémentaire utile.6 La littérature recommande une thérapie cognitivo-comportementale, qui vise à diminuer l’intensité de la perception et de l’évaluation des contacts occlusaux chez le patient.5, 6, 24, 27, 28, 32, 42, 66, 67 L’entrainement à la pleine conscience68 et l’apprentissage de la maitrise6, 7, 10, 15, 41 des émotions personnelles sont au centre de cette approche. Toute comorbidité liée à une humeur dépressive ou à la dépression, l’anxiété/l’angoisse ou à des troubles mentaux ou psychiatriques doit également être envisagée dans le concept thérapeutique.69

9.4 Pharmacothérapie

Aucune pharmacothérapie spécifique n’a été décrite pour la DO. Selon l’étiologie, il est possible de prescrire un antidépresseur, ou des médicaments habituellement utilisés dans le traitement de la douleur chronique.4, 6, 8, 10, 70–73

Une étude a indiqué une efficacité potentielle de l’antidépresseur tricyclique amitriptyline, de l’antidépresseur noradrénergique et sérotoninergique spécifique mirtazapine et de l’antipsychotique atypique aripiprazole. L’effet thérapeutique de ces médicaments s’est révélé particulièrement efficace dans les cas de survenue de DO après un traitement dentaire, lorsque les patients ne présentaient aucun autre trouble psychiatrique.8

9.5 Exercice physique

De plus, tous les patients affectés — tout comme les patients souffrant de douleur chronique74 — doivent etre (re)actives physiquement et socialement. Il est recommandé d’encourager les patients atteints de DO à participer à des sports d’endurance plusieurs fois par semaine ainsi que de maintenir et de développer leurs contacts sociaux.32, 61, 71

9.6 Traitement occlusal

Deux études publiées portant chacune sur un patient – selon lesquelles les patients atteints de DO peuvent être traités efficacement par un traitement occlusal complexe75,76 – doivent être considérées comme des cas extrêmes. Elles ne doivent pas être interprétées comme des recommandations, surtout en raison du diagnostic de DO potentiellement erroné chez ces cas. Par conséquent, ces études ne remettent pas en question le consensus international décrit dans la présente ligne directrice sur la nature de la DO considérée comme un trouble somatoforme.

Compte tenu des facteurs étiologiques décrits plus haut, il est généralement déconseillé de traiter une suspicion de DO par un ajustement occlusal,1, 5, 9, 28, 42, 55, 59 car cette solution peut exacerber le syndrome.9, 10

Une mesure préventive préconisée par les recommandations du traitement de la DO serait que le chirurgien-dentiste ne rende pas prématurément l’occlusion responsable de toute douleur et gène oro-faciale. Les patients devraient par contre être informés de l’etiologie psychosociale de leur syndrome et de leur perception (pathologiquement) différente. La signification des influences psychosociales est comparable à ce que l’on observe chez des patients souffrant d’algie oro-faciale.61, 77, 78 Les aspects fondamentaux de la prise en charge de la DO sont résumés dans le Tableau 3.

Tableau 3 : Recommandations sur les aspects fondamentaux de la prise en charge de la dysesthésie occlusale

10 Pronostic

En règle générale, l’acceptation du diagnostic de ≪ dysesthésie occlusale ≫ est rare chez les patients. Les patients atteints de DO s’accrochent au contraire à leurs propres explications somatiques.9, 67 Pour le chirurgien-dentiste, la résolution du problème en termes d’amélioration de la qualité de vie liée à la santé bucco-dentaire du patient est une tache exceptionnellement chronophage et émotionnelle.9 Puisque le patient est obsédé par l’occlusion,7, 9 le principal objectif thérapeutique est d’en détourner son attention.9 Il peut être nécessaire d’adresser le patient à une clinique spécialisée qui propose un traitement psychologique concomitant9 et il est possible de prescrire un traitement médicamenteux pour les troubles psychologiques liés à la DO, mais ce traitement n’est pas absolument nécessaire pour soulager la DO elle-même. Malheureusement (comme avec tous les troubles somatoformes), le résultat des efforts thérapeutiques sera décevant dans de nombreux cas, même si le traitement a été réalisé conformément au consensus.7, 9

11 Conclusion

La dysesthésie occlusale peut survenir après un traitement dentaire et pas simplement après un ajustement occlusal. La survenue de signes sans traitement dentaire préalable a également été signalée. Supposer que la situation occlusale ou le traitement dentaire sont à l’origine de la DO serait une conclusion à courte vue. La DO est un phénomène indépendant de l’occlusion, et est plutôt le résultat du traitement inadapté d’un signal. C’est pourquoi la DO n’est pas fondamentalement une pathologie dentaire mais un trouble psychosomatique. Cependant, le chirurgien-dentiste représente le premier point de contact pour les patients atteints. La priorité devrait être mise sur la sensibilisation du patient, les conseils, la désobsession, la thérapie cognitivo-comportementale, la pharmacothérapie de soutien et certaines mesures non spécifiques.

Un ajustement de l’occlusion n’est généralement pas une solution. Le plus souvent, la DO persistera si une approche par un traitement exclusivement dentaire est choisie. Lorsque les patients se plaignent de problèmes occlusaux, il y a lieu non seulement d’examiner systématiquement l’occlusion mais aussi de procéder à une évaluation structurée des facteurs de stress psychosociaux — au moment du diagnostic lui-même ainsi qu’à l’époque de la survenue des symptômes. Cette évaluation doit être réalisée parallèlement à l’examen de tout résultat somatique et est tout aussi importante.

Conflit d’intérêts

Les auteurs déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêts.

Contributions des auteurs

Bruno Imhoff a coordonné le projet. Il s’est chargé de la recherche documentaire de base et rédigé la première version de l’article. Jens Christoph Turp a contribué à la recherche manuelle dans la littérature en langue allemande et a supervisé l’ensemble de la recherche documentaire. Marc Schmitter a ajouté un complément de documentation, identifiée par une recherche manuelle, et a assuré la traduction des articles japonais en langue anglaise. M. Oliver Ahlers, Alfons Hugger, Matthias Lange, Peter Ottl et Anne Wolowski — ainsi que les autres auteurs susnommés — ont discuté des versions successives.

Ils ont également contribué à l’article en assistant à de nombreuses réunions tenues à Dusseldorf ainsi qu’à la gestion du projet par le biais d’une méthode de Delphes structurée présidée par Bruno Imhoff.

Le présent article repose sur la ligne directrice allemande ≪ Dysesthesie occlusale —Diagnostic et prise en charge ≫, élaborée par les mêmes auteurs, à l’initiative de la DGZMK (Association allemande des soins dentaires, buccaux et orthodontiques). La ligne directrice a été enregistrée par l’Association des sociétés médicales scientifiques d’Allemagne (AWMF, numéro d’enregistrement 083-037).

ORCID

– M. Oliver Ahlers https://orcid.org/0000-0001-9536-7259

– Jens Christoph Turp

https://orcid.org/0000-0001-9267-4317

Correspondance

Bruno Imhoff, cabinet dentaire prive, Cologne, Allemagne. Email : imhoff@dgfdt.de

 

Note de la rédaction :

– Une liste compléte des références est disponible auprès de l’éditeur.
– L’historique des examens par les pairs de cet article est disponible sur le site https:// publons.com/publon/10.1111/joor.12950.
– Cet article en libre accès est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Utilisation non commerciale qui en autorise l’utilisation, la distribution et la reproduction sur tout support à condition que l’oeuvre originale soit dûment citée et ne soit pas utilisée à des fins commerciales. © 2020 The Authors.
Première parution le : 9 février 2020. J Oral Rehabil. 2020;00:1-8. wileyonlinelibrary. com/journal/joor.

Auteurs :

Bruno Imhoff,1 M. Oliver Ahlers,2 Alfons Hugger,3 Matthias Lange,4 Marc Schmitter,5 Peter Ottl,6 Anne Wolowski,7 & Jens Christoph Türp8

 

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