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L’ADA adopte une position ferme sur la cigarette électronique

Le développement de pathologies pulmonaires mortelles et la forte incidence du vapotage chez les jeunes ont été citées comme facteurs à l'origine de la nouvelle position provisoire de l'American Dental Association la cigarette électronique : interdire tous les produits en vente libre, mais préconiser des recherches plus poussées. (Photo : Aliaksandr Barouski/Shutterstock)
By Jeremy Booth, DTI - trad. B Claudepierre
January 20, 2020

CHICAGO, Etats-unis : En décembre, l'American Dental Association (ADA) a adopté une politique provisoire qui prévoit l'interdiction totale de tous les produits de vapotage qui ne sont pas approuvés par la Food and Drug Administration (FDA) des États-Unis comme moyens de sevrage au tabac. Suivant l'exemple de l'American Medical Association (AMA), l'ADA s'est prononcée en faveur d'une interdiction de facto de cette catégorie de produits controversée, car la FDA n'a approuvé aucun dispositif de vapotage comme médicament de sevrage tabagique sur ordonnance et il est peu probable qu'elle le fasse dans un avenir proche.

L'ADA préconise de toute urgence une action en justice au niveau fédéral et au niveau des États pour interdire la vente et la distribution de produits de vapotage, à l'exception de ceux que la FDA a approuvés pour le sevrage tabagique et qui sont disponibles aux consommateurs seulement sur ordonnance. La politique stipule que l'association soutiendra la poursuite des recherches sur l'efficacité des e-liquides pour le sevrage tabagique et sur les effets au niveau de la cavité buccale de l'utilisation de ces dispositifs.

Une déclaration publiée par l'ADA indique que sa position est un appel à l'action pour protéger la santé des consommateurs : « Alors que les effets à long terme du vapotage sur la santé buccale font l'objet d'un examen scientifique, en tant que professionnels de la santé, nous devons être prudents dans la protection des consommateurs contre les produits potentiellement dangereux », a expliqué le Dr Chad Gehani, président de l'ADA. « Nous continuerons à plaider en faveur de recherches supplémentaires, mais nous devons avant tout protéger la santé de nos patients. Une interdiction comme celle-ci assurerait la sécurité des patients tout en nous permettant d'explorer l'impact des produits de cigarettes électroniques sur la santé bucco-dentaire ».

La position de l'ADA reflète celle de l'AMA, qui a appelé à une interdiction totale des produits de vapotage en novembre 2019. Les deux associations ont cité l'incidence nationale de l'année dernière de la maladie pulmonaire mortelle EVALI (electronic cigarette or vaping product use-associated lung injury pour blessure pulmonaire associée à l'utilisation de cigarettes électroniques ou de produits de vapotage) qui a entraîné l'hospitalisation de plus de 2 000 personnes et 55 décès, ainsi que des niveaux élevés de vapotage chez les jeunes, comme motifs d'une interdiction totale des produits qui ne répondent pas à l'approbation de la FDA. En décembre, les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) ont confirmé que la maladie est liée à l'inhalation d'acétates de vitamine E trouvés dans certains produits à base de vapeurs contenant le composé chimique tétrahydrocannabinol (THC), en particulier les produits de contrefaçon, et non les produits de consommation à base de vapeur en vente libre. La FDA et les CDC n'ont pas demandé l'interdiction de cette catégorie, mais ont recommandé aux consommateurs de ne pas utiliser de produits contenant du THC ou des produits contenant de l'acétate de vitamine E. Le CDC a déclaré que les consommateurs devraient envisager de s'abstenir d'utiliser des e-liquides, mais qu'ils ne devraient pas renoncer au vapotage et recommencer à utiliser des cigarettes.

La position de l'ADA s’apparente à celle de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui a demandé aux pays d'interdire ou de limiter la disponibilité des produits de vapotage.

Les opposants à la position de l'OMS, comme Clive Bates, qui a fondé le principal groupe antitabac du Royaume-Uni, Action on Smoking and Health, et qui a été l'un des architectes du traité international de lutte contre le tabagisme de l'OMS, affirment que la lutte antitabac, qui vise fondamentalement à réduire les méfaits du tabagisme, doit comprendre des stratégies de réduction des méfaits, comme la fourniture de solutions de rechange à moindre risque aux personnes touchées par la dépendance à la nicotine.

Mark Anton, directeur exécutif de la Smoke-Free Alternatives Trade Association (SFATA), basée à Washington, a déclaré à Dental Tribune International (DTI) qu' «  il est préférable de rechercher les avantages de la nouvelle technologie tout en déterminant les risques qui y sont associés », plutôt que de demander une interdiction pure et simple.

« Nous espérons que les mesures prises par l'ADA ne sont pas en réponse aux récents rapports EVALI. Le CDC et la FDA ont déjà déterminé que cette épidémie était la cause de produits illégaux vendus sur le marché noir et contenant de l'acétate de vitamine E. L'interdiction de vapotage ne protégerait pas leurs patients contre ce type de produit, car il est vendu illégalement ».

Le Dr Anton a également déclaré que la position de l'ADA semblait être en conflit avec les objectifs déclarés de l'association : « Le Dr Gehani a déclaré que l'ADA doit être prudente dans la protection des consommateurs contre les produits potentiellement dangereux, mais il a omis de demander l'interdiction des cigarettes combustibles. Ces déclarations embrouillent le fumeur quant aux méfaits relatifs du vapotage ». L’association Public Health England a déclaré que le vapotage est 95% plus sûre que le tabagisme et que ses scientifiques et professionnels de la santé sont assez certains de ce fait.

« L'ADA s'oppose depuis longtemps à l'utilisation de tout tabac, y compris les e-cigarettes contenant de la nicotine, et encourage les personnes qui utilisent tout type de produit du tabac à arrêter - la FDA a approuvé plusieurs méthodes de sevrage pour aider les gens à arrêter. Cette position est conforme à celle de plusieurs grandes organisations de santé, dont l'AMA et le CDC, qui font remarquer que tous les produits du tabac, y compris les e-cigarettes, comportent des risques », a déclaré le représentant de l’ADA à DTI. L'association a ajouté que « les recherches préliminaires sur l'efficacité des produits de vapotage pour le sevrage tabagique sont extrêmement limitées, et les résultats mitigés suggèrent des préoccupations concernant le double usage. En fin de compte, la préoccupation de l'ADA concerne la santé bucco-dentaire et la santé générale de nos patients. D'autres recherches sont nécessaires sur l'impact de l'inhalation sur la santé bucco-dentaire ».

Les États-Unis constituent le plus grand marché pour les produits e-liquides, et rien n'indique que la FDA envisagerait de les interdire complètement. Mais le président Donald Trump a partiellement donné suite à ce qu'il avait annoncé précédemment comme une action « très, très forte » pour combattre l'utilisation des produits de vapotage chez les jeunes. Une interdiction nationale de certaines cartouches de e-cigarettes aromatisées a été annoncée le 2 janvier et entrera en vigueur en février. En 2018, plus de 3,6 millions de jeunes aux États-Unis ont utilisé des e-cigarettes - un lycéen sur cinq et un collégien sur 20.

Moins nocif mais non approuvé pour le sevrage

La FDA n'a approuvé aucun produit de vapotage ou d'e-cigarette à des fins de sevrage tabagique. Tout produit de vapotage vendu aux États-Unis qui ferait des allégations sur les bienfaits pour la santé ou le sevrage tabagique serait en violation de la loi fédérale américaine sur les aliments, les médicaments et les cosmétiques (U.S. Federal Food, Drug, and Cosmetic Act). Les seuls produits et médicaments approuvés par la FDA pour le sevrage tabagique sont les gommes, les pastilles et les timbres de thérapie de remplacement de la nicotine, un inhalateur oral de nicotine et les médicaments sur ordonnance et sans nicotine tels que le Zyban et le Chantix.

Les organismes de santé et de réglementation du Royaume-Uni et de Nouvelle-Zélande, se sont toutefois penchés vers des stratégies de réduction des méfaits du tabac en créant des voies réglementaires par lesquelles les fabricants peuvent demander à la FDA que leurs produits e-liquides soient commercialisés sous forme de produits de tabac à risque modifié (PTRM). Cela signifie que les produits pourraient être vendus avec des mises en garde modifiées indiquant que le risque d'utilisation du produit pourrait être inférieur à celui de l'utilisation d'autres produits du tabac. Ce produit ne serait toujours pas un médicament d'ordonnance pour le sevrage tabagique, et les coûts et autres ressources nécessaires pour obtenir la désignation de produit du tabac à risque modifié sont prohibitifs pour bons nombres de fabricants.

Les premières demandes de PTRM - huit au total - ont été données l'année dernière à des variétés de snus, un produit du tabac oral suédois, vendues aux États-Unis sous la marque General par la multinationale du tabac Swedish Match. La FDA devrait rendre des décisions en 2020 sur les demandes de PTRM présentées par 22nd Century (une société de biotechnologie végétale basée aux États-Unis qui a développé des cigarettes à très faible teneur en nicotine) et par Philip Morris USA, qui a demandé à l'agence de reconnaître le système de chauffage du tabac IQOS comme une PTRM. Le système IQOS, qui a conquis plus de 17 % de l'ensemble du marché du tabac au Japon, a été lancé aux États-Unis en mai après avoir reçu l'approbation de la FDA avant sa mise sur le marché. (IQOS signifie «I quit original smoking»).

Philip Morris USA, le plus grand fabricant de cigarettes du pays, a soumis plus d'un million de pages de documents scientifiques et autres pour appuyer sa demande de mai 2017 dans le cadre du PTMR pour l'IQOS. Ce chiffre indique le niveau de ressources en cause. IQIOS est constitué de mini-cigarettes -contenant un filtre et du tabac- à insérer dans un petit appareil qui chauffe le tabac à température de 330°C et libère un aérosol de tabac à inhaler. Les industriels du tabac indiquent que les vaporisateurs de tabac comme IQOS éliminent la combustion. Or, c'est la combustion qui génère la majorité des substances nocives (monoxyde de carbone, goudrons, hydrocarbures polycycliques) qu’inhalent les fumeurs. Cependant selon le Pr Dautzenberg, Président de l'Office Français du Tabagisme (OFT), ces produits conservent un certain niveau de risque, notamment parce que le tabac chauffé dégage des nitrosamines cancérogènes.

Une étude indépendante  récente semble lui donner raison. Des chercheurs lausannois* ont trouvé des taux de substances toxiques dans l’aérosol de l'IQOS plus élevés que ceux annoncés par le groupe Philip Morris. Principaux chiffres : ce vaporisateur de tabac dégage l'équivalent de 82% de l'acroléine (substance très toxique et irritante) d'une cigarette Lucky Strike Blue Lights, l'équivalent de 74% du formaldéhyde et 50% du benzaldéhyde. Il dégage près de 3 fois plus d'acenaphtelène, un goudron. L’aérosol de l'IQOS contient aussi des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) et aussi du monoxyde de carbone (CO), résultant de la pyrolyse. En réalité, il n'y a pas de combustion complète mais il y a bien une pyrolyse et une combustion incomplète qui entraînent la formation de composés chimiques toxiques. Les auteurs de cette étude affirment que cela justifie de décrire comme étant de la fumée l’aérosol produit par IQOS, alors que le fabricant affirme que IQOS ne produit pas de fumée.

L'ADA a indiqué à DTI que sa politique s'applique à « tous les produits de cigarettes électroniques et de vapotage, à l'exception de ceux approuvés par la FDA pour le sevrage tabagique et disponibles uniquement sur ordonnance » et ne fait pas de distinction entre les sous-catégories de produits à base de vapeur.

*Auer R1, Concha-Lozano N2, Jacot-Sadowski I3, Cornuz J3, Berthet A2Heat-Not-Burn Tobacco Cigarettes: Smoke by Any Other Name. (2017). JAMA Intern Med.  Jul 1;177(7):1050-1052

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