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Dr Justine Martin
Dr Justine Martin

Dr Justine Martin

jeu. 19 mars 2026

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Nous avons appris à préparer une cavité d’accès, à désinfecter et à obturer. Nous travaillons les biomatériaux, les protocoles minimalement invasifs, l’imagerie 3D et nous apprenons à dompter l’intelligence artificielle. Mais sommes-nous formés à la notion de mémoire traumatique ?

Dans nos cabinets, la peur peut pourtant parfois être l’expression d’un mécanisme psychologique puissant, capable d’altérer la coopération, l’adhésion thérapeutique et, in fine, nos résultats cliniques. Chez l’enfant en particulier, une expérience dentaire traumatisante peut s’inscrire durablement et conditionner toute la trajectoire de soin. Et si le véritable changement de paradigme en dentisterie ne résidait pas uniquement dans la technologie, mais dans notre compréhension du terrain psychique ?

Passionnée par le dessin, la littérature jeunesse et de la dentisterie pédiatrique, j’ai donc cherché à utiliser mes crayons et le pouvoir des histoires pour changer de paradigme. Cela ne dilue pas mon expertise technique de chirurgien-dentiste : cela en optimise à mon sens l’impact.

Psychotraumatisme et mémoire : un déterminant clinique sous-estimé ?

La mémoire traumatique repose sur des mécanismes précis : réponses exacerbées et hypervigilance notamment. Dans le contexte dentaire, elle peut être déclenchée par exemple par l’odeur caractéristique du cabinet ou le bruit des instruments rotatifs.

Chez l’enfant comme chez l’adulte, ces éléments peuvent réactiver des expériences antérieures, qu’elles soient strictement dentaires ou issues d’un vécu plus global (ex : violences, hospitalisations mal vécues). Comme dans toute pathologie, ignorer le facteur étiologique peut compromettre le résultat.

De la dentisterie minimalement invasive à la relation minimalement intrusive

En clinique, nous adaptons nos protocoles lorsqu’un terrain médical l’exige. Pourquoi ne pas adapter notre posture lorsqu’un terrain psychotraumatique est identifié ?

Une approche narrative du soin s’inspire des principes développés par Rita Charon : écouter le récit du patient améliore la qualité et la pertinence thérapeutique.

En lien avec ma pratique clinique très axée vers la dentisterie pédiatrique, j’ai donc écrit et illustré le livre « ma dentiste cette artiste » re, résentant le dentiste non comme une figure invasive, mais comme un artiste.

J’ai tenté ce projet de littérature jeunesse pour utiliser la lecture comme préparation thérapeutique. Cette démarche s’inscrit dans une stratégie de prévention du psychotraumatisme dans une approche transdisciplinaire.

Une approche globale : collaboration avec la psychologie du trauma

Exerçant à proximité d’une structure dédiée aux femmes victimes de violences – modèle initié notamment par la Dr Ghada Hatem en Seine Saint Denis – j’ai été confrontée à des patientes et des enfants présentant des tableaux cliniques complexes : anxiété et dissociation notamment. Avec une psychologue spécialisée dans la prévention du psychotraumatisme complexe, nous avons échangé sur un parallèle frappant. Le mécanisme de mémoire traumatique activé par une expérience dentaire négative peut dans certains cas être structurellement similaire à celui observé dans des traumatismes moins avouables, comme les violences.

Cette compréhension a donc modifié ma pratique vers une préparation narrative en amont de mes soins via la lecture, en adaptant l’environnement sensoriel et avec une coordination interdisciplinaire (psychologues notamment).

Lien culture-santé comme levier clinique

Dans ce contexte, j’ai créé ce livre comme un outil intégré dans une stratégie préventive globale. L’histoire met en scène une petite fille qui se fait soigner chez une dentiste pédiatrique pour inciter l’enfant et son adulte protecteur à partager un moment de lecture autour d’une histoire adaptée pour découvrir les soins de manière bienveillante. Ce livre n’a pas la prétention de représenter la dentisterie, c’est simplement une histoire parmi toutes celles qui sont écrites dans les cabinets pour tenter un lien entre culture et santé. Les bénéfices générés sont reversés à une association de psychologues œuvrant à la prévention du psycho traumatisme chez l’enfant, l’association APPEL basée à Limoges, prolongeant ainsi l’impact au-delà du cabinet.

Conclusion

Nous avons appris à considérer le patient diabétique, immunodéprimé ou sous anticoagulant comme un patient nécessitant un protocole spécifique. Les émotions de nos patients méritent la même rigueur d’adaptation.

Intégrer le récit, la culture et la psychologie du trauma dans notre pratique ne dilue pas notre identité scientifique. Au contraire, cela l’élargit. Notre arsenal technique permet de restaurer la structure et la lecture peut peut-être permettre de restaurer la sécurité qui est un besoin fondamental pour l’enfant. Et c’est peut-être dans cette alliance entre science, culture et humanité que se dessine l’avenir d’une dentisterie véritablement préventive et systémique ?

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