Adapter son cabinet aux personnes atteintes de troubles cognitifs en vaut la peine !

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Adapter son cabinet aux personnes atteintes de troubles cognitifs en vaut la peine !

De nombreux praticiens dentaires ne sont pas bien formés pour soigner les patients atteints de troubles cognitifs, ni pour accompagner les aidants dans la prévention de la santé bucco-dentaire. (Photo : RossHelen/Shutterstock)

Adria Thompson est une orthophoniste dont la vocation est d’aider les cliniciens et les soignants des personnes atteintes de troubles cognitifs, à améliorer les soins qu’ils prodiguent. Grâce aux médias sociaux, Adria Thompson a touché des millions de personnes qui, auparavant, se sentaient démunis sur la manière d’appréhender et de soigner ces patients particuliers. Dental Tribune International s’est entretenu avec AdriaThompson au sujet de la société qu’elle a fondée, Be Light Care Consulting, et des conseils qu’elle donne aux praticiens dentaires qui souhaitent créer un environnement clinique propice, pour améliorer la qualité des soins et accompagner les aidants dans la prévention de la santé bucco-dentaire des personnes dont les facultés cognitives sont diminuées.

Adria Thompson. (Photo : Adria Thompson)

Adria Thompson, vous formez de nombreux praticiens à la prise en charge des patients atteints de troubles cognitifs, pourriez-vous nous parler de votre parcours et de la création de Be Light Care Consulting ?
Je suis orthophoniste depuis 2014 et je travaille dans des établissements de soins de longue durée comme les maisons de retraite, les établissements de vie assistée, et des départements liés aux traitements de mémoire. Je fournis des services d'orthophonie individuels aux personnes âgées, pour les déficits de communication, de déglutition et de cognition. Au cours des dernières années, j'ai pris conscience d'à quel point j'aime travailler avec ces personnes, et j'ai passé beaucoup de temps à observer, le plus que je pouvais, pour mettre en place la méthode la plus adaptée pour soigner des personnes qui ont des troubles cognitifs.

Voyant mes capacités d'aborder ces patients et la qualité des mes résultats, une société pour laquelle je travaillais m'a demandé de créer un programme de formation destiné à d'autres thérapeutes de l’établissement. C'était une excellente occasion de me perfectionner et de m’exercer à transmettre mon savoir. L'emploi de mon mari nous a amené à quitter le Kentucky pour Washington, et j'ai décidé de prendre le risque de créer ma propre entreprise de conseil en septembre 2021. En l'espace de six mois, j'ai gagné des dizaines de milliers d'adeptes sur les médias sociaux, et cela a ouvert le débat à de nombreuses questions sur les soins aux personnes atteintes de troubles cognitifs !

Travaillez-vous uniquement avec des personnes atteintes de troubles cognitifs ?
Depuis un an je travaille dans ma société de consultation et je me concentre sur l'éducation, le soutien, et la formation des personnes qui s'occupent de personnes atteintes de troubles cognitifs, donc actuellement je ne travaille qu'avec des personnes dont les facultés cérébrales sont diminuées et leurs soignants. Auparavant, en tant qu'orthophoniste dans le domaine des soins de longue durée, je fournissais des services aux patients gériatriques pour de nombreuses conditions affectant la communication, la déglutition et les fonctions cérébrales.

Quels conseils ou directives pouvez-vous donner aux chirurgiens-dentistes qui travaillent avec des patients à différents stades de troubles ?
En tant que professionnel de la santé, il est important de savoir qu'il existe plusieurs types de diminution, et que les patients peuvent être à différents stades de troubles cognitifs pour chacun d'eux. Par conséquent, il est essentiel de traiter les personnes dont les facultés cérébrales sont diminuées comme tous les autres patients – comme des individus. Le meilleur conseil que je puisse donner aux professionnels de la santé dentaire est d'apprendre à évaluer en permanence comment les choses se passent, et de réfléchir à la manière de s’adapter.

Pensez à chaque acte que vous faites sur un spectre allant du plus facile à comprendre au plus complexe. Prenons par exemple le fait de poser des questions. Vous pouvez demander à un patient atteint de troubles s'il ressent une douleur orale. Une façon complexe de poser cette question serait de dire « Parlez-moi de votre niveau de douleur ». Cela suppose que la personne sache que vous parlez de sa bouche (le fait d'être chez le dentiste) et qu'elle soit capable d’exprimer sa douleur. Ce type de question ouverte est complexe. Si un patient n'est pas en mesure d'y répondre, une manière plus simple de poser cette question consiste à la transformer en une question fermée, et d’ajouter plus de contexte, comme « Est-ce que quelque chose dans votre bouche vous fait mal ? », puis à demander un geste plutôt qu'une réponse verbale en disant « Pouvez-vous me montrer où ? ».

Le meilleur conseil  est d'apprendre à évaluer en permanence comment les choses se passent et de réfléchir à la manière de s’adapter.

Si le patient n'est toujours pas en mesure de répondre à cette question, attendez-vous à une réaction uniquement non verbale. C'est peut-être ainsi qu'une personne atteinte des stades les plus sévères de troubles cognitifs peut être capable de communiquer. Par exemple, vous pouvez placer la main du patient sur votre avant-bras pendant que vous touchez chaque dent et la région buccale, pour détecter tout tressaillement ou crispation du corps. Toutes ces formes d'obtention d'informations sont efficaces, mais elles impliquent différents niveaux d'attente, quant aux capacités du patient.

Adria Thompson, fondatrice de Be Light Care Consulting, est spécialisée dans l'aide aux soignants et aux cliniciens, pour qu'ils fournissent des soins de qualité aux patients atteints de démence. (Photo : Adria Thompson)

Lorsqu'ils travaillent avec les patients, comment les praticiens peuvent-ils aller au-delà des symptômes dans le traitement ?
Par exemple, en aidant les patients à se sentir à l'aise, en fixant des objectifs de soins réalistes, et en comprenant ce que les patients peuvent supporter en termes de temps au fauteuil, et de durée du traitement.

Pour aider les personnes atteintes de troubles à se sentir à l'aise au fauteuil dentaire, il est important de connaître les symptômes de leur état neurologique. Cela sera différent pour chacun, mais en général, on peut s'attendre à ce que ces personnes rencontrent des difficultés de communication, d'orientation et de mémoire.

Lorsque l'on pense aux déficits de communication, on peut supposer que la personne n'est plus capable de prononcer les mots qu'elle veut dire aussi facilement. Cependant, les troubles peuvent affecter toutes les formes de communication, y compris l'expression, la compréhension, l'écriture et la lecture.

Les meilleurs moyens de communiquer efficacement avec ce type de patients sont de s'asseoir du côté de l’hémisphère dominant, dans leur champ de vision naturel, d'établir un contact visuel avant de parler, d'utiliser un débit lent, de parler clairement sans figure de style, et de faire des pauses entre les phrases et les idées, afin qu'elles aient plus de temps pour les traiter. Il est tout à fait acceptable de demander à un soignant quelques conseils sur la meilleure façon de communiquer avant la première interaction. Tout au long de la séance, il est important de dire au patient ce que vous allez faire ensuite, et d'utiliser des gestes pour lui expliquer ce à quoi il doit s'attendre.

Les personnes atteintes de troubles cognitifs sont désorientées, ce qui signifie qu'elles ne savent pas toujours où elles sont, ou ce à quoi elles doivent s'attendre. Pour les personnes sans déficits cognitifs, le simple fait de se trouver dans un cabinet dentaire suffit à communiquer ce qui va se passer. Ce n'est pas le cas pour les personnes dont les facultés sont diminuées, et vous devez communiquer clairement qui vous êtes, et ce que vous allez faire.

Tout au long de la séance, il est important de dire au patient ce que vous allez faire ensuite et d'utiliser des gestes pour expliquer ce à quoi il doit s'attendre.

Le concept de proprioception est lié à l'orientation. C’est l'ensemble des informations nerveuses transmises au cerveau permettant la régulation de la posture et des mouvements du corps.  La diminution des facultés cognitives entraîne la difficulté de perception de son corps dans l'espace, et tout changement soudain de posture et de positionnement suscite donc la peur. C'est pour cette raison que les professionnels dentaires doivent se déplacer et bouger les patients lentement lorsqu'ils les allongent, et faire des pauses tout au long de la visite, s'ils se sentent dépassés.

La perte de mémoire à court terme est beaucoup plus fréquente chez les personnes atteintes de troubles cognitifs que la perte de mémoire à long terme. Cela signifie qu'elles auront du mal à se rappeler ce qu'elles ont mangé au petit-déjeuner, la raison de leur venue, et ce que vous leur avez dit il y a 30 secondes. C'est pour cette raison que les professionnels dentaires peuvent être amenés à se répéter plus souvent, et à expliquer ce qui se passe ensuite à chaque étape.

En ce qui concerne les recommandations relatives à la durée du traitement, je recommande de prioriser les traitements. Commencez toujours par le traitement le plus important indiqué, au cas où le patient arrêterait les soins à un certain moment de la visite. En attendant, prévoyez des pauses si nécessaire, et évaluez continuellement son niveau d'agitation.

Il est essentiel de fournir le même niveau d'éducation, voire davantage, aux soignants qu'à un patient.

Comment les cliniciens peuvent-ils mieux éduquer et soutenir les aidants dans la gestion des soins bucco-dentaires de leurs patients ? Que conseilleriez-vous au-delà du brossage, par exemple dans le cas de patients édentés portant des prothèses amovibles partielles ou complètes ?
Les aidants ne reçoivent aucune formation et doivent constamment se débrouiller au fur et à mesure. Ne supposez jamais qu'ils savent des choses ! Par exemple, une femme m'a récemment contacté après que j'ai réalisé une vidéo sur les prothèses dentaires, pour me dire qu'on ne lui avait jamais dit que les prothèses de son mari devaient être conservées dans l'eau. Elle se contentait de les poser sur une table et s’est étonnée que les prothèses n’étaient plus adaptées. Le patient connaissait probablement le protocole à un moment donné, mais sa femme ne portait pas de prothèses dentaires et ne savait pas comment en prendre soin. Il est essentiel de fournir le même niveau d'éducation, voire davantage, aux soignants qu'à un patient.

Avez-vous des conseils à donner aux cliniciens qui souhaitent communiquer plus clairement que leur pratique est adapté à ces patients ?
Se présenter comme un professionnel de santé « adapté aux personnes atteintes de troubles cognitifs » serait apprécié par de nombreux soignants ! Il est toutefois important que l'ensemble de votre personnel soit formé de manière adéquate. De la réceptionniste au chirurgien-dentiste, chacun doit savoir comment accompagner les personnes atteintes de troubles cognitifs et leurs aidants. Il faudra peut-être prévoir des visites plus longues, et l'environnement devra être sûr. Adapter son cabinet aux personnes atteintes de troubles cognitifs en vaut la peine !

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