Quelques précisions sur la nature de ces images s’imposent — après tout, il ne s’agit pas de photographies prises sur pellicule et conservées dans un album photo. Tout d’abord, les images qui circulent sur Internet ont une grande pérennité, leur durée de vie étant potentiellement illimitée ; elles ne peuvent ni se détériorer ni être égarées comme pourrait l’être une photographie physique. Ensuite, leur diffusion géographique est elle aussi sans limites : elles peuvent circuler instantanément dans le monde entier, au lieu d’exister sous forme matérielle dans la collection privée d’une personne, en un lieu donné. Enfin, la valeur accordée aux images est aujourd’hui considérable. Les images et les vidéos ne se contentent plus de saisir ou de refléter la réalité vécue ; elles peuvent finir par s’y substituer et la remplacer, devenant ce que le philosophe français Jean Baudrillard appelait des « simulacres ». Pour les personnes qui évoluent dans cet univers numérique, l’identité devient étroitement liée aux images et aux vidéos les représentant qui circulent en ligne et, dans certains cas, finit même par se confondre entièrement avec elles. Qu’on le veuille ou non, beaucoup d’entre nous ont tendance à juger inconsciemment les autres à partir des photographies et des vidéos que nous voyons d’eux sur Internet. Cela confère naturellement une importance considérable à ce qui est visible et à ce qui peut être montré.
Le contexte culturel actuel est donc largement dominé par les images diffusées en ligne. Notre apparence physique, captée puis relayée à travers l’univers des réseaux sociaux, devient un moyen précieux de nous présenter au monde. Nous accordons ainsi une attention croissante à la manière dont nous nous mettons en scène, non seulement à notre apparence, mais plus précisément encore à l’image de nous-mêmes qui est fixée et diffusée sur les réseaux sociaux. Ce processus peut être perfectionné presque à l’infini grâce au nombre de prises possibles, ainsi qu’aux nombreuses retouches et modifications techniques qu’autorise aujourd’hui n’importe quel smartphone.
Dans ce nouveau contexte marqué par une mise en scène de soi presque obsessionnelle, le visage constitue le moyen d’expression par excellence, l’espace où se concentrent les attributs de beauté, de bonheur et de jeunesse. C’est ici que le sourire, et les dents qu’il dévoile, entrent en jeu. Dans les photographies et les vidéos, il existe une attente manifeste — qu’elle soit explicite ou implicite importe peu — que nous affichions notre bonheur, puisque notre culture accorde à cette émotion une valeur esthétique particulièrement forte. Il ne s’agit pas tant de savoir si nous sommes réellement heureux que de donner, au moins, l’impression de l’être. Paraître malheureux dans les contenus visuels que nous diffusons comme reflet de nous-mêmes serait presque inconcevable et susciterait inévitablement des commentaires et des critiques.
Lorsque nous sommes heureux, nous sourions et nos lèvres s’écartent pour laisser apparaître les dents. Il en résulte que, sur les photographies, nous sourions presque systématiquement afin de donner à voir le bonheur que nous sommes censés ressentir. Tous les éléments de cette dynamique sont ainsi réunis. Nous évoluons dans une culture qui accorde une importance considérable à la représentation de la réalité et de notre identité par l’image et la vidéo. Puisqu’il existe une forte attente culturelle à nous voir sourire dans ces médias, les dents occupent dès lors une place centrale dans la manière dont nous nous présentons aux autres. Montrer ses dents sur des photographies où l’on apparaît heureux n’a bien sûr rien de nouveau. Ce qui l’est, en revanche, c’est que cette pratique s’inscrit désormais dans une culture entièrement façonnée par l’image, où les images fixes et animées se multiplient, circulent et contribuent à définir la réalité avec une intensité et une rapidité jusque-là inimaginables. Sous cet angle, il paraît tout à fait logique et naturel que « la mode se passionne pour les bouches », comme l’écrivait récemment le quotidien britannique The Standard. Mais cet engouement pour l’esthétique dentaire ne saurait être expliqué de manière satisfaisante comme une simple réactualisation postmoderne de tendances anciennes, comme l’imitation des célébrités par des personnes qui ne sont pas des célébrités ou encore comme une nouvelle forme d’expression authentique de soi. Le perfectionnement de l’apparence des dents et leur décoration au moyen de grillz, de couronnes ornementales, de gemmes et d’autres accessoires répondent plutôt aux exigences d’une culture où l’image est devenue omniprésente. Face à l’attention considérable accordée à la représentation de notre visage, nous adoptons ainsi toute une série de réponses esthétiques.
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