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Vaccins contre la COVID-19 et symptômes bucco-dentaires : comment une étude scientifique a été détournée par des discours antivaccins

Une étude récente sur la relation entre la vaccination contre la COVID-19 et la santé bucco-dentaire a déclenché une vague d’interprétations erronées de la part de divers groupes anti-vaccination. (Image : Scaliger/Adobe Stock)

BRNO, République Tchèque : Des symptômes bucco-dentaires signalés après la vaccination contre la COVID-19, ont récemment refait surface dans le débat en ligne, à la suite de la publication d’une étude de pharmacovigilance analysant des cas rapportés d’effets indésirables transmis au Paul-Ehrlich-Institut (PEI), une agence du ministère fédéral allemand de la Santé. L’étude a examiné près d’un million de déclarations individuelles de cas d’effets indésirables, offrant l’un des aperçus les plus complets à ce jour des plaintes bucco-dentaires enregistrées après la vaccination en Allemagne. Ses conclusions ont été interprétées avec prudence et présentées dans le cadre du suivi de sécurité de routine, effectué par les autorités de réglementation européennes. Toutefois, l’étude a depuis été réinterprétée par certaines plateformes antivaccins et sceptiques à l’égard des vaccins, comme une preuve que les vaccins contre la COVID-19 provoqueraient des maladies bucco-dentaires — alors même que l’étude n’évalue pas la causalité.

L’étude, menée par le Dr Abanoub Riad, professeur associé au département de santé publique de l’université Masaryk à Brno, a analysé les profils d’événements indésirables oraux signalés après la vaccination contre la COVID-19 et a appliqué des méthodes standard de pharmacovigilance afin d’identifier les manifestations orales apparaissant de manière inhabituelle dans les bases de données de sécurité après la vaccination. Ces méthodes sont couramment utilisées par les autorités de réglementation comme système d’alerte précoce pour déterminer si une association spécifique entre un médicament et un événement est rapportée plus fréquemment que prévu dans une base de données. Dans ce cas, le profil dominant identifié concernait des plaintes sensorielles bucco-dentaires. Les troubles du goût, notamment l’agueusie et la dysgueusie, représentaient la plus grande part des signalements, aux côtés d’autres symptômes sensoriels, tels que la paresthésie orale et l’hypoesthésie. Une proportion plus faible, mais cliniquement pertinente, des déclarations faisait état de symptômes muqueux, notamment la stomatite aphteuse et l’herpès oral, ainsi que d’un œdème orofacial touchant les lèvres et la langue. Ces profils reflètent les événements les plus fréquemment enregistrés dans le système allemand de surveillance passive et ne correspondent pas à la fréquence réelle de ces symptômes au sein de la population vaccinée.

« Il est important de souligner que les vaccins contre la COVID-19 restent sûrs et efficaces. »

Abordant toute relation éventuelle entre la vaccination contre la COVID-19 et des perturbations de la santé orale, le Dr Riad a déclaré : « Il est important de souligner que les vaccins contre la COVID-19 restent sûrs et efficaces. Les manifestations orales dentifiées dans cette étude étaient, dans leur grande majorité, non graves, non mortelles et souvent transitoires. Certaines peuvent être perceptibles ou inconfortables pour les patients et affecter temporairement le confort ou la fonction orale. D’un point de vue de santé publique, la reconnaissance et la surveillance de ces manifestations dans le cadre des systèmes habituels de sécurité des vaccins et des médicaments, contribuent à la transparence, à une information éclairée des patients et à la réassurance clinique, sans remettre en cause le profil global de sécurité bien établi des vaccins contre la COVID-19. »

Le Dr Abanoub Riad soutient que les groupes anti-vaccination ont profondément déformé les résultats essentiels de son étude portant sur les liens entre la santé bucco-dentaire et la vaccination contre la COVID-19. (Image : Dr Abanoub Riad)

Le Dr Abanoub Riad soutient que les groupes anti-vaccination ont profondément déformé les résultats essentiels de son étude portant sur les liens entre la santé bucco-dentaire et la vaccination contre la COVID-19. (Image : Dr Abanoub Riad)

Une distinction essentielle soulignée par l’auteur est que des schémas de notification inhabituels identifiés dans une base de données ne constituent pas en soi une preuve de lien de causalité ou de préjudice. En pharmacovigilance, l’identification d’un tel schéma représente la première étape d’un processus réglementaire plus long, qui comprend successivement la validation, la confirmation, l’analyse et la priorisation, avant que toute mesure réglementaire puisse être envisagée. L’étude s’inscrit donc au tout début de la surveillance de routine de la sécurité, et non à son aboutissement. Par ailleurs, étant donné que la majorité des manifestations orales rapportées étaient non graves, transitoires et non mortelles, et que les vaccins contre la COVID-19 continuent de présenter un rapport bénéfice–risque favorable, même dans l’hypothèse théorique où un lien causal avec la vaccination serait confirmé, la réponse appropriée consisterait à informer les personnes vaccinées plutôt qu’à restreindre l’utilisation, à l’instar de ce que les cliniciens pratiquent déjà pour les réactions dermatologiques.

Malgré cela, certains commentaires antivaccins ou sceptiques à l’égard des vaccins ont requalifié les résultats de l’étude en les présentant comme une preuve que les vaccins contre la COVID-19 provoqueraient des maladies orales. Une publication du site Internet et de la lettre d’information Focal Points — relayée par son auteur sur X — a présenté les données de notification du PEI comme indiquant un lien entre la vaccination contre la COVID-19 et des pathologies orales, suggérant ainsi une relation de causalité et laissant entendre que ces manifestations surviendraient à une échelle significative. Le site suédois TF.nu a également affirmé que les vaccinations contre la COVID-19 étaient associées à une gêne orale, suggérant là encore une causalité et faisant abstraction des limites méthodologiques inhérentes aux données issues de la surveillance passive.

Ces interprétations erronées reposent sur deux erreurs. La première consiste à transformer un schéma préliminaire en une affirmation de préjudice causal. Les systèmes de surveillance passive, tels que celui du PEI, ne sont pas des registres d’incidence et ne permettent pas d’établir si un vaccin a causé une manifestation ; ils servent uniquement à signaler des schémas qui méritent un examen approfondi. La seule relation temporelle — le fait qu’une manifestation survienne après la vaccination — ne permet pas d’établir un lien de causalité. La seconde erreur réside dans une mauvaise compréhension du ratio absolu de notification utilisé dans l’étude. Ce ratio reflète la fréquence à laquelle une plainte bucco-dentaire donnée apparaît pour 1 000 notifications de sécurité liées aux vaccins contre la COVID-19, et non par personne vaccinée ni par dose administrée au sein de la population. Confondre le ratio absolu de notification avec l’incidence revient à transformer des schémas de notification en affirmations épidémiologiques que les données ne permettent pas d’étayer. Il est donc scientifiquement incorrect d’attribuer ces manifestations aux vaccins sur cette seule base.

Les conséquences de telles interprétations erronées ne sont pas seulement d’ordre académique. Elles risquent d’éroder la confiance du public dans les vaccins en laissant entendre que la surveillance de routine de la sécurité vaccinale après l’autorisation de mise sur le marché aurait mis au jour des préjudices que les autorités de réglementation ignoreraient. Sur ce point crucial, le Dr Riad a expliqué : « De telles interprétations sont dangereuses, car elles transforment des signaux de sécurité précoces en affirmations de préjudice que les données ne permettent pas d’étayer, sapant ainsi la confiance du public dans des vaccins dont le rapport bénéfice–risque favorable est bien établi. De telles distorsions peuvent alimenter l’hésitation ou le refus vaccinal, non pas en raison de nouvelles données scientifiques, mais à cause d’une interprétation erronée de données de surveillance qui n’ont jamais été destinées à étayer des conclusions causales. »

« De telles interprétations sont dangereuses, car elles transforment des signaux de sécurité précoces en affirmations de préjudice que les données ne permettent pas d’étayer. »

Ces distorsions interprétatives posent également des défis en matière de communication clinique. Les chirurgiens-dentistes et autres professionnels de santé peuvent être confrontés à des patients anxieux qui attribuent à la vaccination contre la COVID-19 des symptômes bucco-dentaires transitoires courants et en surestiment la portée clinique, ce qui peut conduire à des examens ou des orientations inutiles. De plus, l’intégrité même des systèmes de pharmacovigilance est menacée. Si les données de surveillance sont systématiquement requalifiées en preuves de préjudices dissimulés, il existe un risque à la fois de sous-notification liée à la défiance et de sur-notification alimentée par la médiatisation ou la peur. Cela affaiblit la capacité des autorités de réglementation et des chercheurs à hiérarchiser les véritables problèmes de sécurité, et à mettre en œuvre des mesures proportionnées et fondées sur les preuves.

Pour les professionnels dentaires, le message clé n’est pas que les vaccins contre la COVID-19 nuisent à la santé orale, mais que des manifestations bucco-dentaires apparaissent occasionnellement dans les systèmes de notification de sécurité et qu’elles sont, dans l’immense majorité des cas, légères et transitoires. Reconnaître et contextualiser ces manifestations permet aux cliniciens de rassurer les patients de manière appropriée, de contribuer à une surveillance équilibrée et d’aider à contrer les discours en ligne qui transforment les résultats d’une surveillance précoce de la sécurité en affirmations de préjudices avérés.

L’article, intitulé « National pharmacovigilance assessment of oral adverse events following COVID-19 vaccination in Germany (2020-2023) », a été publié dans le numéro d’octobre 2025 de l’International Dental Journal.

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