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La crise du coronavirus vue par les dentistes dans le monde : Dr Carole Leconte, France

By Dental Tribune France
April 09, 2020

Carole Leconte, est chirurgien-dentiste et exerce à Paris dans un cabinet spécialisé en implanto-parodontologie. Elle partage sa vie entre le bloc dans un cabinet avec une équipe qu’elle adore, les conférences qui sont pour elle une chance de partage dont (« j’ai pleinement conscience » dit-elle) et des activités plus personnelles, ludiques et sources d’adrénaline.

DTI : Quelle est la situation dans votre pays face à la crise du coronavirus, quelles mesures ont été prises et depuis quand ?
Clairement, je n’ai rien à dire de plus sur la situation du pays que ce que nous pouvons tous constater au quotidien. J’avoue que la situation m’inspire et m’a amenée à pousser régulièrement des petits coups de crayons sous le pseudonyme de Kloo, depuis début mars sur Facebook qui nous aura particulièrement montré son côté positif pendant le confinement.
Il y a un effort à faire de notre part pour ne pas juger avec les informations de demain les choix d’avant-hier, mais en même temps, le bon sens et le principe de précaution ont été martyrisés ces dernières semaines. Le corps médical dans son ensemble en paye les frais, et la population aussi. Il est donc nécessaire de ne pas critiquer à tout va, mais il est difficile de dire « amen » à tout. Personnellement j’en suis incapable. Cependant, être constructif est capital, surtout dans cette période où tout est fragile. Les accords toltecques peuvent être ressortis sur toutes les tables de chevet !

Comment avez-vous été affecté par les mesures éventuelles de confinement, professionnellement et personnellement ? Votre cabinet est-il toujours ouvert et si fermé, depuis quand ?
Comme tous, mon cabinet est fermé.  Certains gèrent les urgences en tour de garde en faisant un maximum de téléconsultations. Qui eut cru un jour faire de la téléconsultation en dentaire ?!
Tous mes patients ont mon numéro de portable et mon e-mail, même confinée en Savoie, je reste accessible, mais depuis trois semaines, je consacre principalement mes pensées et mon énergie pour comprendre, décortiquer, simplifier, et partager des informations sélectionnées et fiables sur ce virus et sur ce qu’il impacte.

Comment vivez-vous cette crise et utilisez-vous votre temps lié à votre travail, à vos patients, et si vous souhaitez partager, votre vie personnelle, et les choses que vous aimez et que vous avez généralement, peu de temps de faire peut-être ?
Comme pour beaucoup de personnes, la notion de temps a changé ! J’ai l’impression que les journées passent à 1 000 à l’heure, avec un temps d’écran déraisonnable. Je reste connectée avec une partie de la profession, réalise des vidéos (timelapse publié sur YouTube), résume et partage des articles scientifiques, dessine, joue de la musique, etc.  Avant-hier, à l’initiative de Alpha-Oméga, j’ai donné un webinaire sur le Covid-19 ! Un véritable défi aussi chronophage qu’enrichissant ! Partir d’une page blanche et arriver à une présentation sérieuse en quelques jours et nuits blanches, c’est éreintant mais extrêmement captivant ! Pendant sa préparation, j’ai réalisé qu’un sondage était nécessaire. En 72 heures, plus de 500 réponses sur les porteurs faiblement symptomatiques ont apporté un éclairage précieux.
Il y a nombre de confrères exceptionnels, connus et inconnus, avec qui on échange dans les deux sens. Le niveau d’analyse est très haut, c’est très stimulant.
Cette période m’a même permise de renouer avec un de mes professeurs, l’excellent Pr Michel Sixou ! Le numérique a cela de magique, il permet de transcender le confinement.

Savez-vous comment les mesures de confinement ont affecté le marché dentaire national ?
Aucune idée, je suis dans l’instant présent, focalisée sur un mélange de science et de politique. Je laisse cela à d’autres.

Ne sachant pas combien de temps il faudra pour que cette crise se termine, pensez-vous, qu'elle soit de courte ou de longue durée, qu'elle va changer votre entreprise, la profession ?
Il est tellement étonnant de vouloir avoir des certitudes ! Il faut juste se rassurer. L’essentiel est la santé. Il faut être pragmatique, nous sommes tous dans le même bateau.
Quand la plupart de la population sera immunisée, (et quand il y aura un vaccin), cela débloquera la situation. Pour l’instant, nous sommes dans une phase où il y a beaucoup d’inconnus sur le virus, une grande circulation de celui-ci, peu de personnes immunisées, et peu de moyens de protection. Gérons cela, réévaluons après.
Lors de la reprise, nous pouvons nous attendre à soigner à un rythme beaucoup plus lent, à quatre mains, sur des patients sélectionnés sans symptôme et qui sont à quatre semaines après un test sérologique positif (qui devrait être fiable). Pourquoi attendre a priori après un test IG + ? Il semble que la personne peut rester contaminante au moins une ou deux semaines après avoir développé son immunité.
Mais ce sujet-là est très sensible car nous ignorons beaucoup !

Ça reste une piste initiale. Il faudra probablement renforcer la formation des confrères et assistantes, et créer des supports d’informations/questionnaires pour patients. Il y a beaucoup de groupes de réflexions qui se penchent sur ce sujet. Nous sommes en train d’en créer un, mais il est urgent d’attendre.
Il me semble nécessaire que la profession soit solidaire, que l’État annule les charges sans reporter nos cotisations pour ne pas nous étrangler lors de la reprise !  Nos dépenses courantes plombent nos trésoreries et pendant plusieurs mois les actes prendront plus de temps, avec plus de consommables, des fournitures plus onéreuses, plus de personnel, et tout dans un contexte économique de crise. Les patients risquent d’avoir beaucoup plus de mal à financer les actes car ils subiront eux aussi cette crise peut être pire que celle de 1929. J’ajoute qu’il est dangereux de compter sur le fait de travailler beaucoup plus pour compenser, c’est une folie qui mènerait au burn-out.

On pourrait espérer que face à une telle crise, ce soit l’occasion de refléter sur nos priorités, et peut-être de changer vers le mieux, la façon dont nous vivons notre vie. Qu'en pensez-vous ?  Quels changements aimeriez-vous voir se produire ?
Vous venez de résumer l’évidence dans votre question qui est une réponse en puissance. Je reste persuadée que nous allons en tirer du bon. La société partait dans un mur. Rien ne semblait pouvoir imposer une pause globale, et un organisme de 100 nm aura réussi là où le GIEC et tout le reste n’arrivait à rien.

Savez-vous que ces virus émergents sont de plus en plus fréquents ? Cette pandémie était prévue. Tous les spécialistes savent qu’avec l’agriculture expansive, l'élevage intensif et le réchauffement climatique et tout ce qu’il engendre, nous créons les conditions de plus en plus favorables pour de telles situations !  Il faut que nous nous réveillions sur tout cela car le Covid 19 est un puceron par rapport au prochain virus potentiel !
SRAS en 2002, MERS, EBOLA… imaginez la contagiosité d’un covid-19 avec la mortalité d’un Ebola….
On ne sait pas quand ni comment il naitra par recombinaisons et mutations, mais il existera et sera peut-être encore plus contagieux et mortel. À nous de limiter son risque d’apparition.
Il nous faut donc imaginer des changements assez grands pour ne plus être centrés sur nos intérêts individuels mais en acceptant d’être un des maillons du grand tout. Il faut accepter de ne plus vouloir son profit individuel, mais avoir une ambition collective. Je ne parle pas politiquement mais socialement et écologiquement.

Oui, les priorités sont remises au cœur de nos vies. Et c’est le bienfait de cette crise.

À nous d’être tous les héros du changement, à défaut de ne vouloir être les co-architectes de la future extinction de civilisation. Cessons d’attendre des autres et comprenons que les autres, c’est nous, et c’est une chance merveilleuse.

 

 

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