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Le défi endodontique chez les patients atteints de diabète : physiopathologie, impact clinique et considérations thérapeutiques

Le diabète sucré a un impact marqué sur les résultats des traitements endodontiques, principalement en compromettant la cicatrisation pulpaire et périapicale en raison de dysfonctionnements microvasculaires et d’altérations de la réponse immunitaire. (Image : Road-Red-Runner/Adobe Stock)

mar. 3 février 2026

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Le diabète sucré (DM) est une affection métabolique chronique qui s’est imposée comme un enjeu majeur de santé publique à l’échelle mondiale. Il est généralement classé en deux types principaux. Le diabète de type 1, qui se manifeste le plus souvent à un âge précoce, est une maladie auto-immune caractérisée par une production insuffisante d’insuline résultant de la destruction, médiée par le système immunitaire, des cellules bêta du pancréas. En revanche, le diabète sucré de type 2, qui se développe généralement à l’adolescence ou à l’âge adulte, se définit par une diminution de la sensibilité des tissus périphériques à l’insuline, entraînant une insulinorésistance et une altération du métabolisme du glucose.¹

La prévalence mondiale du DM continue d’augmenter à un rythme alarmant. En 2022, on estimait que plus de 800 millions d’adultes dans le monde étaient atteints de DM, soit plus de quatre fois le nombre recensé il y a trois décennies.² Environ 7 % des adultes étaient concernés en 1990, tandis qu’en 2022, la prévalence atteignait près de 14 %.² Cette progression rapide pose de sérieux défis de santé publique ; en 2021, on estime que 1,6 million de décès étaient directement attribués au DM et à ses complications.²

Le DM est associé à un large éventail de complications systémiques ; son impact sur la santé bucco-dentaire est particulièrement significatif. Les personnes atteintes de DM présentent une prévalence plus élevée de maladies parodontales, une susceptibilité accrue aux caries dentaires, ainsi qu’une halitose persistante et une xérostomie. En outre, elles sont plus exposées aux infections fongiques orales et présentent fréquemment un retard de cicatrisation, susceptible de compliquer aussi bien les soins dentaires courants que les interventions chirurgicales.³

Effets du diabète sucré sur les tissus pulpaires et périapicaux

L’hyperglycémie associée au DM induit des lésions microvasculaires étendues et une altération du flux sanguin, affectant non seulement les tissus systémiques, mais aussi la pulpe dentaire et la région périapicale. Des études histopathologiques ont mis en évidence un épaississement de la membrane basale, une diminution de la densité vasculaire et des dépôts de collagène périvasculaires au sein du tissu pulpaire chez les patients atteints de DM — des facteurs qui, conjointement, limitent l’apport en oxygène et en nutriments ,indispensable aux processus normaux de réparation. Par ailleurs, l’hyperglycémie chronique favorise la formation de produits de glycation avancée, lesquels exacerbent le stress oxydatif, renforcent les modifications fibreuses et altèrent davantage la réponse immunitaire ainsi que la cicatrisation des tissus pulpaires et périapicaux.⁴, ⁵

“Le DM est associé à un large éventail de complications systémiques ; son impact sur la santé bucco-dentaire est particulièrement significatif.”

La dysfonction immunologique observée dans le DM compromet également la capacité de l’hôte à lutter contre l’infection et l’inflammation. La réduction de l’activité des neutrophiles, l’altération de l’expression des cytokines et un état d’inflammation systémique chronique de bas grade, entravent conjointement la résolution des processus infectieux. En conséquence, la pulpe dentaire des patients atteints de DM est plus susceptible de présenter une inflammation persistante, une pulpite chronique et une altération de la cicatrisation après une lésion ou une agression microbienne.⁵

Dans une étude portant sur les effets du diabète de type 2 sur des tissus pulpaires cliniquement sains, les auteurs ont observé des altérations morphologiques comparables à celles décrites lors du vieillissement pulpaire.⁴ Celles-ci comprenaient une fibrose, une diminution de la vascularisation et des calcifications pulpaires, associées à une activité pro-inflammatoire accrue. De telles modifications pathologiques peuvent altérer les mécanismes de défense pulpaire, réduire la capacité de réponse aux agents irritants et aux infections, et compromettre le potentiel de cicatrisation après une lésion ou des procédures restauratrices.⁴

Implications endodontiques

Les données cliniques suggèrent fortement que le DM — en particulier lorsqu’il est mal contrôlé (c’est-à-dire avec une hémoglobine glyquée [HbA1c ] ≥ 7 %) — est associé à une prévalence accrue de la parodontite apicale, à une cicatrisation périapicale altérée et à des taux de succès plus faibles après un traitement endodontique. Dans une étude de cohorte prospective, les patients ont été répartis en trois groupes : absence de DM, DM bien contrôlé (HbA1c < 7 %) et DM mal contrôlé (HbA1c ≥ 7 %).⁶ Après un suivi d’un an, les auteurs ont conclu que le DM retarde significativement la cicatrisation de la parodontite apicale et que la présence de cette dernière peut, en retour, aggraver l’inflammation systémique chez les personnes atteintes de diabète de type 2. Fait intéressant, l’étude a également mis en évidence une relation potentiellement bidirectionnelle entre le traitement endodontique et le contrôle glycémique, suggérant qu’un traitement canalaire réussi contribue à une amélioration de la régulation métabolique chez les patients atteints de DM.⁶

De manière similaire, une autre étude évaluant la cicatrisation de la parodontite apicale chez des patients atteints de DM a rapporté que le DM pouvait influencer négativement la réparation des tissus périapicaux, et retarder la cicatrisation après un traitement endodontique non chirurgical.⁷ L’étude a en outre montré que les patients atteints de DM présentaient un risque environ cinq fois plus élevé de parodontite apicale persistante, après un traitement canalaire, que les patients non diabétiques.

Il a également été démontré que l’hyperglycémie chronique modifie la nanostructure et la composition minérale de la dentine canalaire, entraînant une diminution de l’intégrité mécanique et une susceptibilité accrue aux dommages structuraux, lors de l’instrumentation et de l’obturation endodontiques.⁸ Ces altérations pathologiques soulignent l’importance d’une planification thérapeutique rigoureuse et d’une adaptation des techniques, lors de la prise en charge endodontique des patients atteints de DM.⁸

Considérations cliniques et adaptations thérapeutiques : guide étape par étape

Diagnostic

Avant le traitement, il est essentiel de confirmer le statut diabétique du patient à l’aide de résultats récents d’HbA1c, des valeurs supérieures à 7 % indiquant un contrôle glycémique insuffisant et étant associées à une cicatrisation retardée ou compromise. Une collaboration avec le médecin traitant ou l’endocrinologue du patient est recommandée, afin d’évaluer la stabilité systémique et de déterminer la sécurité de la mise en œuvre d’un traitement endodontique.

Il convient également de reconnaître que les patients atteints de DM peuvent présenter des signes cliniques atypiques ou atténués, en raison d’altérations neuropathiques et d’une inflammation systémique chronique de bas grade, ce qui rend indispensables des tests pulpaires complets ainsi qu’une évaluation radiographique avancée — incluant l’imagerie par tomographie volumique à faisceau conique (CBCT) — pour garantir un diagnostic précis et une évaluation périapicale fiable.⁵˒⁹ Par ailleurs, les tests de vitalité pulpaire peuvent fournir des résultats peu fiables chez les patients atteints de DM, les réponses étant souvent retardées ou atténuées, en particulier en cas de mauvais contrôle glycémique.¹⁰

“Le DM influence de manière significative les résultats des traitements endodontiques, principalement en compromettant la cicatrisation pulpaire et périapicale par le biais de dysfonctionnements microvasculaires et d’une dysrégulation de la réponse immunitaire.”

Anesthésie

Les anesthésiques locaux contenant des vasoconstricteurs doivent être utilisés avec prudence chez les patients atteints de DM, en particulier chez ceux présentant une hypertension ou une maladie coronarienne, en raison des risques cardiovasculaires potentiels. Une mesure préopératoire de la glycémie est recommandée, et le traitement doit être reporté en cas d’hypoglycémie ou d’hyperglycémie, afin de réduire le risque d’événements indésirables. Les cliniciens doivent également anticiper un délai d’action ou une efficacité réduite de l’anesthésie, chez les personnes atteintes de DM, les altérations microvasculaires pouvant entraver la diffusion et la distribution des anesthésiques locaux au sein des tissus.9, 11

Accès, mise en forme et nettoyage

Le respect des principes de l’endodontie minimalement invasive est essentiel lors du traitement des patients atteints de DM. La conception conservative de la cavité d’accès doit viser à préserver autant que possible la structure dentaire, en particulier la dentine péricervicale, qui joue un rôle clé dans le maintien de la résistance à la fracture. Cette précaution revêt une importance particulière chez les personnes atteintes de DM, dont la dentine présente souvent une minéralisation réduite et des propriétés nanomécaniques altérées, augmentant sa susceptibilité à la fracture.

Des protocoles d’instrumentation minimalement invasive utilisant des systèmes rotatifs en nickel-titane flexibles sont recommandés, afin de limiter les contraintes exercées sur la dentine fragilisée. En matière d’irrigation, l’hypochlorite de sodium demeure la référence en termes de désinfection antimicrobienne. Toutefois, plutôt que de recourir à une activation ultrasonique à haute puissance, susceptible d’induire des microfissures dans la dentine plus cassante des patients atteints de DM, il convient de privilégier une agitation sonique douce, afin d’améliorer l’élimination de la couche de boue dentinaire tout en préservant l’intégrité de la dentine.8, 12, 13

Obturation et restauration définitive

L’utilisation de ciments de scellement biocéramiques est fortement recommandée chez les patients atteints de DM, en raison de leur excellente biocompatibilité, de leur potentiel antibactérien et de leur capacité à favoriser la cicatrisation périapicale, y compris dans les situations caractérisées par une réponse immunitaire compromise et une réparation tissulaire retardée. L’obtention d’une obturation tridimensionnelle dense est tout aussi déterminante ,afin de prévenir les micro-infiltrations et la persistance bactérienne.6

Les restaurations doivent être soigneusement conçues afin d’assurer un ferrule efficace, garantissant un renforcement structurel et une protection de la dentine radiculaire fragilisée, plus sujette aux fractures chez les patients atteints de DM en raison de propriétés mécaniques et minérales altérées. Une restauration coronaire rapide et parfaitement étanche est indispensable pour prévenir toute réinfection microbienne, car les personnes atteintes de DM présentent une vulnérabilité accrue à l’invasion bactérienne et des mécanismes de défense affaiblis face aux infections récurrentes.8, 9

Suivi et surveillance

Un suivi régulier est essentiel pour évaluer la progression de la cicatrisation après un traitement endodontique chez les patients atteints de DM. Des évaluations cliniques et radiographiques doivent être programmées à six et 12 mois, tout en tenant compte du fait que la cicatrisation radiographique peut être plus lente ou incomplète en cas de mauvais contrôle glycémique. Chez certains patients, la guérison périapicale peut s’étendre au-delà de 18 mois, justifiant une surveillance prolongée à la recherche de signes de lésions persistantes. Tout au long de la période de suivi, l’importance du maintien d’un contrôle glycémique optimal doit être rappelée, la stabilité métabolique jouant un rôle déterminant dans la réussite de la réparation périapicale. Une collaboration interdisciplinaire étroite avec l’équipe médicale du patient est fortement recommandée, afin de soutenir les résultats systémiques et bucco-dentaires.5, 7

Conclusion

Le DM influence de manière significative les résultats des traitements endodontiques, principalement en compromettant la cicatrisation pulpaire et périapicale par le biais de dysfonctionnements microvasculaires et d’une dysrégulation de la réponse immunitaire. L’obtention de résultats cliniques prévisibles chez ces patients repose sur une évaluation approfondie, le respect de techniques minimalement invasives et l’utilisation stratégique de matériaux bioactifs favorisant la régénération tissulaire. Une collaboration interdisciplinaire avec les professionnels de santé et un suivi rigoureux à long terme sont indispensables pour optimiser à la fois les résultats systémiques et endodontiques. La poursuite de recherches cliniques et translationnelles demeure essentielle, afin d’affiner les protocoles fondés sur les preuves et d’approfondir la compréhension de cette relation complexe et cliniquement significative entre le DM et les pathologies endodontiques.

Note éditoriale:

Cet article a été puble dans roots–international magazine of endodontics volume 21, numéro 2/2025. La liste des références est disponible ici.

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